Mon entretien du 21 Juillet avec la secrétaire d’État chargée du Numérique

Fin Mai, j’ai exprimé très ouvertement ma frustration suite aux propos tenus par Axelle Lemaire au sujet du crowdsourcing. Suite à ma lettre ouverte, j’ai reçu une invitation afin de participer à la rencontre qui se tiendra à Bercy le 21 Juillet, en compagnie d’autres confrères.

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Ministère de l’Économie, du Redressement Productif et du Numérique

La défense de la profession et mon côté engagé ne datent pas d’hier. Mes parents m’ont toujours appris à dire ce que je pense. Parfois je le dis peut-être un peu fort Mais cette fois, ça a eu le mérite de faire son effet puisque suite à ma lettre ouverte (que j’ai envoyé également par voie postale aux intéressés), j’ai reçu une invitation à participer à la rencontre qui se tiendra à Bercy ce Lundi 21 Juillet, au Ministère de l’Économie, du Redressement Productif et du Numérique.

Cette rencontre a été proposée par le cabinet d’Axelle Lemaire suite à la grogne qu’a provoqué les propos de celle-ci. De nombreux créatifs avaient alors eux aussi manifesté leur colère, et la dite colère fut ensuite relayée par des médias nationaux.

Bien qu’ayant écrit cette lettre à titre personnelle, c’est aussi en représentant de l’association que nous mettons en place avec plusieurs consœurs et confrères que je m’y rends.

J’aurai, par la même occasion, le plaisir de rencontrer plusieurs confrères que je connais uniquement sur la toile car nous sommes onze à avoir répondu présent : l’estimé confrère Geoffrey Dorne, sept membres de la communauté Kob One, ainsi que deux membres de l’Alliance Française des Designers.

Au cours de cette rencontre, les membres de la communauté Kob One remettront à Axelle Lemaire près de 6500 signatures recueillies par le biais d’une pétition contre les dérives du crowdsourcing. De notre côté, nous lui remettrons un rapport contenant les différents articles de lois remettant en cause les pratiques dénoncées ainsi que quelques annexes. Nous profiterons de cet échange pour lui exposer notre vision du problème et lui poser, si elle veut bien y répondre, de nombreuses questions. Dans un premier temps, nous espérons aboutir à des pistes de solutions et surtout à ce que ce genre de pratique ne soit plus encouragées.

Je ferai un retour sur cette rencontre par un édit de cet article, aussi n’hésitez pas à revenir sur cette page. J’en parlerai aussi lors de notre prochaine session live sur Google Hangout, le 22 Juillet à 21h00, concernant la défense de la profession. D’ici là, je vous souhaite à toutes et à tous un excellent week-end !

Édit du 22 Juillet : Retour sur la rencontre

Il y a tant à dire sur le sujet que j’ai du mal à trouver les mots et savoir par où commencer. Tout d’abord, je précise qu’il s’agit là de ce que j’ai retenu de la réunion. Etant parti pris dans cette histoire, et n’ayant pas de devoir de neutralité quel qu’il soit, je tiens à dire qu’il ne s’agit là que de ma perception de la rencontre. Pour commencer, un point sur les membres du cabinet d’Axelle Lemaire qui étaient présents :

Axelle Lemaire, Secrétaire d’État chargée du Numérique
Denis Tersen, Directeur de cabinet
Emmanuelle Ledoux, cheffe de cabinet
Nicolas Le Roux, Conseiller
Émile Josselin, Conseiller

Résumé de la réunion
Au moment de l’accueil d’Axelle Lemaire (que j’abrégerai A.L. le reste du résumé), celle-ci a d’abord regretté l’absence de parité. En effet, nous étions presque uniquement des hommes (en dehors de la représentante de l’AFD) parmi les professionnels ayant pu répondre favorablement à l’invitation. Nous lui avons expliqué que ce n’était pas représentatif de la profession, qui est aussi composée de beaucoup de femmes.
A.L. nous a fait ensuite une introduction et détaillé son ressenti sur la façon dont elle a vécu les évènements et les réactions liés à son passage chez Creads.
Elle a relu quelques passages de ceux qui l’ont quelque peu taillé au travers de leurs différentes lettres ouvertes respectives (dont Bibi, qui assume d’avoir réagit à chaud) et expliqué qu’elle avait trouvé ces propos agressifs (dans mon cas, c’était mon but afin de l’interpeller). L’espace d’un instant, nous avons eu l’impression qu’on allait se prendre un savon dès le début… Ce ne fut finalement pas le cas

Pour expliquer ce qui s’est passé avec Creads, A.L. nous a expliqué que ce jour là elle visitait plusieurs start-up en accordant 20-25 minutes à chacune. Elle ne s’était alors pas renseigné sur le business model de nos chers profiteurs. Elle s’était plutôt occupé des emplois générés grâce au développement de l’entreprise sans savoir de quoi il en retournait derrière. Se « battant pour faire vivre l’immatériel », elle a donc souhaité souligner et mettre en avant le taux d’embauche, l’une des principales préoccupation du gouvernement. A.L. nous a expliqué alors que sa visite a été « instrumentalisée par Creads » et il semble qu’elle n’ait pas spécialement apprécié. Pour autant, elle considère qu’il n’y a pas lieu de faire marche arrière par rapport à ce qu’elle a dit.

A.L. nous a ensuite invité à nous présenter chacun notre tour :

  • Ruedi Baur
  • Jean-Louis Fréchin
  • Geoffrey Dorne (Lire son résumé de la rencontre)
  • Sébastien Drouin
  • Sébastien Verdevoye
  • Julien Clément (Lire son résumé de la rencontre)
  • Julien Moya
  • Julien Dubedout
  • Baptiste Fluzin
  • Philippe Gélas (Lire son résumé de la rencontre)
  • Guillaume Belin de Chantemelle
  • Arnault Garcia
  • Marie-Noëlle Bayard
  • Au cours de ces présentations individuelles, plusieurs personnes ont exprimé leurs avis et parlé des actions qu’ils avaient déjà effectué. Je retiens particulièrement (sans savoir comment le prendre) une phrase employée par Jean-Louis Fréchin : « De toute façon, la France n’est pas un pays de graphistes. Quand on aura compris ça… »

    A.L. a également trouvé dommage que nous ne soyons pas unis dans notre profession, et que l’Alliance Française des Designers ne disposent pas de plus de membres. Le sujet a alors très rapidement dévié sur « pourquoi vous n’êtes pas à l’AFD », et de la part de l’AFD « si vous étiez plus nombreux à adhérer, nous pourrions faire plus de choses ». Ce à quoi Julien Moya puis moi-même avons clairement expliqué que nous ne nous retrouvons pas dans l’AFD et que ce n’est pas le sujet du jour. Je profite par ailleurs de l’occasion pour dire à l’AFD que l’asso sans accroc ou l’équipe de Kob One n’ont pas attendu d’être 1700 volontaires pour avancer. Cette rencontre, les rapports fournis et ce qui s’est dit tout au long de la réunion en sont les preuves. Donc si des synergies entre nous sont sans nul doute possibles, l’AFD n’a pas le droit de reprocher aux designers et créatifs de ne pas se retrouver dans la façon elle mène le combat. Je ne lance pas la pierre sur le travail effectué par l’AFD, mais sur le fait de se plaindre devant une Secrétaire d’État. Ceci étant dit, poursuivons.

    A.L. s’est renseignée sur le droit applicable face aux différents articles de lois que nous pensons être enfreints par les sociétés de crowdsourcing (Précisons qu’un avis juridique n’est pas un jugement, et que celui-ci est souvent en accord avec le discours de la personnalité politique qui le demande). En ce qui concerne le travail dissimulé, il n’y a pas lien de subordination puisqu’il n’y a pas non plus paiement et que le dit lien n’est pas permanent (?). Pour autant, A.L. ne semblait pas comprendre quand Julien Dubedout a donné pour exemple le fait de lui-même « embaucher gratuitement » des gens. Pourquoi cela serait valable pour les entreprises de crowdsourcing et non pour nous ? Je n’ai pas identifié de réponse claire.
    Concernant la propriété intellectuelle, il semblerait qu’il n’y ai pas d’angles d’attaque non plus. Enfin, au sujet des prix abusivement bas, certaines plateformes pourraient hypothétiquement être attaquables sur ce point. Arnault Garcia a soutenu les propos d’A.L. en expliquant que l’AFD a déjà passé au crible les contrats fait par les plateformes de crowdsourcing sans pour autant avoir trouver quelque chose à redire.
    Ce a quoi elle a ajouté qu’elle comprenait tout à fait nos revendications, que celles-ci étaient légitimes mais qu’elles pouvaient être nuisibles pour le développement du design en France face à la scène internationale. Un discours qui se tient si on est libéraliste, ce qui n’est pas mon cas. Ruedi Baur est intervenu sur ce point (et à plusieurs reprises) en expliquant à tous les présents qu’il fallait que nous axions sur la qualité. Axer sur la qualité, en faire la promotion et la mettre en avant dans l’importance d’une bonne communication, c’est indirectement nuire aux entreprises de crowdsourcing. Je suis totalement d’accord avec ça, j’en avais d’ailleurs discuté rapidement avec Geoffrey Dorne dans l’après-midi autour d’un café.

    Plusieurs d’entre-nous ont expliqué aussi que l’on ne pouvait laisser ces entreprises rémunérer des étudiants et des amateurs sans qu’ils ne disposent d’un statut légal. Imposer aux entreprises de crowdsourcing de ne faire participer que des créatifs déclarés sous un statut permettrait de réduire le nombre de participants. Ceux-i prendraient alors conscience du problème dès qu’ils commenceraient à payer des charges, ce qui les amèneraient normalement à cesser de travailler à perte.
    A.L. nous a répondu que si un on impose ce genre de mesures alors les entreprises étrangères pourraient ne plus êtres intéressées par la France en matière de design. Nous lui avons clairement expliqué que l’idée de demander du travail gratuitement et payer seulement si ça plaît était un phénomène de plus en plus courant auquel nous sommes confrontés. Par ailleurs, nous ne serions pas pénalisés par l’absence d’entreprises de crowdsourcing en France, celles-ci ne payant déjà pas leurs participants. Énormément de graphistes touchent des entreprises locales en direct qui ne vont pas à l’étranger pour chercher un prestataire.
    Je me permets d’ajouter que si des entreprises étrangères touchaient un public de « créatifs » français mais avec des clients étrangers, alors ça laisserait plus de clientèle du territoire pour les professionnels souhaitant travailler uniquement de façon régionale ou nationale…

    Ruedi Baur et A.L., qui là se faisait l’avocat du diable pour pousser la réflexion, avaient ensuite à dire qu’imposer un statuts aux créatifs de ces plateformes serait comme valider le crowdsourcing en France et Ruedi Baur a ramené le sujet de la qualité (il a raison sur ce point à mon goût) dans la conversation. Tandis qu’A.L. disait ne pas imaginer le crowdsourcing s’étendre à d’autres concepts, Julien Clément et Julien Dubedout lui ont présenté l’exemple de Volvic, qui a utilisé le crowdsourcing pour le design de sa nouvelle bouteille. Guillaume Belin de Chantemelle est alors intervenu en donnant l’exemple d’un modèle d’automobile pour lequel on a aussi utilisé ce procédé. A notre grande surprise, Jean-Louis Fréchin a démarré au quart de tour et a commencé à insinuer que Guillaume Belin de Chantemelle mentait et que Julien Clément et Julien Dubedout faisaient insulte à leur intelligence (ce n’était pas formulé de cette façon, mais c’est comme ça que je l’ai compris). Jean-Louis Fréchin considère, je cite, « qu’on ne peut pas se battre contre un problème qui n’a pas de solutions ». Mon sentiment est qu’il ne se sent absolument pas concerné par ce problème. Il est d’ailleurs convaincu que le crowdsourcing se résorbera de lui-même d’ici deux ans, ce sur quoi aucun d’entre-nous ne semblait du même avis que lui.

    Pour parler des choses positives quand même, le CNAP (Centre National des Arts Plastiques) travaille actuellement avec les services de la Ministre de la Culture, Aurélie Filippetti, à la réalisation d’un guide pratique à l’intention des graphistes, et d’un autre guide pratique, au sujet de la commande des marchés publics, à l’intention des institutions. Deux éléments important pour l’image de notre métier. Les présents seront aussi consultés et invités à participer à d’autres échanges, et à une rencontre qui aurait lieu en Septembre, pour réfléchir sur les mesures à prendre afin d’intégrer le mieux possible le design au sein du numérique.
    Egalement, l’AFD a fait savoir qu’elle aimerait que l’on puisse obtenir le label européen sur la qualité du design, à la façon dont en dispose les architectes d’intérieur.

    Ce ne sont là que les grandes lignes de la réunion, chacun est intervenu a différents moments sur les nombreux points abordés. J’invite toutefois mes confrères présents à corriger/compléter en commentaires, ou même à me transmettre les liens de leur résumés pour les afficher dans l’article. Par la suite, certains d’entre nous se sont retrouvés dans un troquet proche du Ministère histoire de débriefer et de se reposer de cette réunion qui aura durée 2h15

    Au delà des divergences d’opinions, et des quelques hausses de ton dont je vous passerai les détails, j’ai beaucoup apprécié cette réunion. La chose à retenir : le dialogue est établi ! Et même si nous ne sommes pas d’accords sur tout, c’est une chance qui fut longtemps inespérée que de pouvoir échanger librement sur nos ressentis et nos points de vue avec des représentants du gouvernement. Je remercie une fois de plus Axelle Lemaire et son équipe pour nous avoir reçu et écouté.

    Ah, et pour finir, en me rendant à ma voiture, j’ai trouvé le moyen de me perdre dans les sous-sols du ministère, toutes portes fermées, et j’ai mis dix bonnes minutes pour en retrouver la sortie et rejoindre ma voiture. Petit coup de flip. Ca, c’était pour l’anecdote rigolote

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    Sébastien DROUIN

    Consultant en communication, designer graphique, blogueur, chroniqueur radio RCF 22, catholic veggie, vice-président communication des Jeunes Démocrates et râleur positif. Mi-ours, mi-panda et re-mi-ours derrière.

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